L’étudiante qui a appris à s’aimer avec Rousseau

Il arrive que les étudiants s’étonnent de la pertinence, en 2016, d’auteurs qui ont vécu des siècles avant eux. Il arrive aussi qu’un professeur s’étonne de l’impact que ces auteurs ont sur ses étudiants. Et dans cet étonnement réciproque, il y a un des grands bonheurs de l’enseignement.

Je donne le cours sur l’être humain et, pour thème directeur, j’ai choisi de réfléchir à l’amour : à ce qu’il révèle sur l’être humain, à ce que l’étude de l’être humain nous enseigne sur l’amour. L’un des principaux auteurs à l’étude est Jean-Jacques Rousseau.

Nous avons vu ensemble, mes étudiants et moi, que l’être humain est libre et donc perfectible, selon Rousseau, ce qui l’amène à acquérir de nouvelles idées, de nouveaux désirs, de nouveaux sentiments, qui l’éloignent de sa nature originelle, parfois pour le meilleur, parfois pour le pire.

Nous avons ensuite examiné en détail comment tout être humain, dès la tendre enfance, est naturellement porté à s’aimer et à vouloir son propre bonheur. C’est ce que Rousseau appelle l’amour de soi. Nous avons aussi vu qu’en grandissant, en se transformant par le biais de la vie en société, l’être humain développe l’amour propre. C’est-à-dire qu’il s’estime désormais, en partie, à travers la comparaison avec les autres et à travers le regard que les autres portent sur lui.

De là émergent l’amour propre au sens le plus commun (l’orgueil, la vanité), mais aussi les blessures à l’estime de soi, dont Rousseau a souffert toute sa vie. De là surgit aussi tout un cortège de nouveaux sentiments qui supposent précisément la comparaison avec les autres et la prise en compte de leur regard : mépris, honte, fierté, etc.

Enfin, nous voyons que d’après Rousseau, l’amour propre entre souvent en conflit avec l’amour de soi et pousse l’être humain à être inauthentique, c’est-à-dire infidèle à lui-même, à sa voix intérieure. Chacun ajuste sa personnalité aux attentes d’autrui ou se façonne un masque qui lui permet d’obtenir du succès en société (pouvoir, prestige, gains financiers, conquêtes érotiques, etc.). Cette inauthenticité, qui est consubstantielle à la vie en société, nous prive de la jouissance de notre nature profonde.

Et c’est ici que surgit l’étonnement. Une grande majorité d’étudiants me le disent dans leurs travaux : à leur propre surprise, après avoir étudié Rousseau, après avoir vu une adaptation cinématographique des Liaisons dangereuses (roman paradoxalement rousseauiste), ils se sentent interpellés par le conflit entre s’aimer soi-même et s’aimer à travers les autres.

 

À l’ère des médias et des réseaux sociaux, ils ont le sentiment que ce conflit analysé par Rousseau au XVIIIe siècle est encore plus fort aujourd’hui. Ils en mesurent l’impact intime en eux, dans leur rapport à leur corps, à leur beauté, à leur popularité, à leur capacité de séduction. Ils le ressentent dans les émotions tourmentées et contrastées que leur font vivre les regards des autres sur leur personne. Ils découvrent combien, comme Rousseau (malgré la défense qu’il fit de lui-même dans ses écrits autobiographiques), ils ont du mal à s’aimer. Comme Valmont aussi, dont ils mesurent l’échec intime, qui est celui de bien des players de leur génération.

Comme l’a écrit une des étudiantes en parlant de ce que je disais dans mon cours, les paroles qu’elle entendait en classe (au fond celles de Rousseau) « sont tellement parfaites qu’elles font pleurer ». Et comme me le dit une étudiante en post-scriptum à la fin de sa dissertation finale : à son propre étonnement, le cours lui avait appris à mieux s’aimer elle-même, à gagner une certaine liberté intérieure.

Que demander de plus ?

 

 

 

 

 

Mathieu Burelle,
Collège Montmorency

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