L’étudiant qui n’aimait pas lire

Cette session, j’ai demandé à mes étudiant.es de philo 1 de lire un livre de Coates intitulé Une colère noire. L’objectif était de comparer le récit autobiographique de son auteur à L’allégorie de la caverne de Platon. Par la suite, ils devaient terminer le travail en rédigeant une lettre à cet écrivain. Voici un extrait de la réponse de l’un d’entre eux. Elle est écrite dans langage cru et elle est découse. Néanmoins, il s’agit d’une réflexion que je trouve touchante. Après avoir obtenu l’accord de l’étudiant (qui préfère rester anonyme) j’ai eu envie de vous la partager :

« […] L’autre jour, un conférencier est venu au cégep. Il disait que l’on naissait tous avec des petites âmes et que la lecture ça pouvait nous faire grandir. J’ai aimé ça parce que j’ai toujours eu de la misère avec l’école. Quand les autres parlent, je me sens souvent stupide parce que je n’ai pas une grosse culture générale comme eux. Je sais pas pourquoi c’est comme ça. On dirait que j’ai manqué des boutes. Alors l’école, ça me faisait toujours me sentir poche. J’ai jamais compris à quoi ça servait d’apprendre des choses par cœur ou de lire des livres à part faire partie de la gang qui sait. On dirait que ça sert juste à se penser meilleur que les autres. […] J’ai jamais aimé la lecture. Mais j’ai aimé lire votre livre parce je [ne] pensais pas que ça [la lecture] pouvait nous pogner au ventre comme ça. Je sais que nos vies sont différentes, mais je suis quand même capable de comprendre votre colère. En fait, des fois, je me dis que moi aussi je suis né en tabar[….] Votre lettre, ça met des mots sur ce que je pense. Ça me fait réaliser qu’on a toujours voulu me mettre dans un moule. C’est ça qui me fâche. La vie ça peut pas juste être ça. Ça peut pas être juste apprendre des affaires, travailler, niaiser sur son cell et s’acheter un char. Vous m’avez montré qu’il y a autre chose, qu’on peut penser autrement, que lire ça peut nous faire réaliser qu’on peut être autre chose. Ça m’aide à me sentir moins petit. »

Dans mes classes, j’ai la chance de côtoyer des personnes appliquées et particulièrement douées. L’une d’entre-elle a commencé à lire La République en me disant le faire « pour le fun », certains peuvent disserter sur la métaphysique platonicienne et d’autres maitrisent l’art de composer des syllogismes en barbara.

Cela dit, celles et ceux qui me marquent le plus ne sont pas les premiers de classe. Ce sont les jeunes comme celui-ci. Le type d’étudiant qui débute la session à reculons, sans trop savoir pourquoi. Celui qui est encore adolescent. Celui qui dort sur son pupitre avant même que le cours commence. Puis, qui, parfois, au fil des semaines, commence à se redresser. Celui qui, grâce au travail de tous mes collègues, évolue tout au long de sa session.

Ce serait mentir de dire que ça fonctionne à tous les coups avec tous les étudiant.es. De plus, il ne s’agit pas du récit d’un succès scolaire. Mon étudiant sait très bien qu’il a une moyenne beaucoup trop faible pour pouvoir passer son cours de philo 1. Mais je me dis qu’il ne l’a pas complètement échoué non plus.

Anonyme 
Cégep de Lévis-Lauzon

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