Les étudiant(e)s que la philosophie a suivi après le cégep

En tant que prof de philo, on parle, on parle, on expose, on explique, on donne des exemples, on essaie d’être un exemple; puis on lit ce qu’ils et elles nous écrivent, on en est content, heureux, déçu, faché – contre eux, contre soi-même – surpris, souvent. Puis on dit au revoir, on « rentre » les notes. Et rebelote la session suivante. On croise des centaines et petit à petit des milliers d’étudiants qui continuent leur chemin et nous oublient comme on les oublie aussi, c’est ainsi.

Mais parfois.

Mais parfois au détour d’une rue, il y a cette étudiante qui me rejoint pour me taper sur l’épaule. Elle voulait me remercier de lui avoir fait lire Roland Barthes. Merci! Que presque toutes ses études en littérature n’ont fait qu’approfondir et clarifier ce qu’on avait vu avec Barthes : le langage crée en quelque sorte notre réalité, que le langage est le jouet des idéologies, et qu’une fois qu’on la vu et compris, on se sent moins vulnérable. Et que maintenant, dans sa maitrise en études féministes, c’est elle qui prendrait la parole, c’est elle qui créerait les prochains mythes sur les cendres des vieux mythes machos. Alors voilà, merci monsieur, et bonne journée! À toi aussi, chère.

Parfois, finalement, c’est plus triste, mais tellement plus important. Une fois, que j’espère être la dernière, c’est un message Facebook, 15 ou 16 novembre 2015, je ne sais plus. C’est Arthur, qui venait de Paris, et qui y était retourné, le mal du pays, des choses à changer là-bas, problèmes de visa aussi, probablement. Une jeune Parisien, donc, qui fait ce que font les jeunes Parisien : qui vit, qui sort tard, qui chante et boit et tout et tout. Qui était donc dans les rues le soir où Paris a été attaqué. Qui a vu sans être blessé, pas par les balles du moins. Bref, un message Facebook pour me remercier de lui avoir parlé du pas de côté de Heidegger. Bon là, il avait fait sa propre interprétation, mais il avait respiré, avait calmé sa colère et sa douleur et s’était dit que c’était le temps de penser. Que c’était là même, à Paris, que Sartre avait parlé de la liberté de l’homme. Que là, c’était SA situation et qu’il faisait le choix de la paix, de l’humanité. Et qu’il avait pensé à moi, et merci pour ça, qu’il m’écrit, comme ça.

Alors, j’ai un peu pleuré, je lui ai souhaité bonne chance.

Et je suis retourné enseigner la philosophie.

..

 

Paul Turcotte
Cégep du Vieux Montréal

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