Les étudiant(e)s qui se sont demandés s’ils étaient radicaux

Je regarde mes étudiants assis en cercle pour le débat. La discussion est commencée depuis 15 minutes seulement, l’atmosphère est déjà tendue. Pendant un instant, je doute : ai-je eu raison d’aborder un sujet aussi délicat que l’extrémisme dans mes cours de philosophie ?

Quelques semaines plus tôt, c’est avec enthousiasme que j’acceptais de participer à un projet lancé par deux de mes collègues du Collège Montmorency. Nous voulions amener les jeunes à réfléchir au phénomène des groupes radicaux sur Internet, que ces groupes soient violents ou non, religieux ou non. Quand on pense aux groupes radicaux, on pense rapidement aux islamistes, mais ces groupes peuvent également être anarchistes, néo-nazis, ou de toute autre nature. Leur présence en ligne a pour conséquence la diffusion didées qui, par définition, sont contraires aux positions de la majorité.

Le thème du débat du jour est : devrait-on avoir le droit d’exprimer des idées radicales ou extrêmes sur le Web? Car les discours des groupes radicaux ont souvent tendance à être haineux : échange de recettes de bombes artisanales, promotion de valeurs ultra conservatrices, glorification du terrorisme… Tout est possible, ou presque.

Très rapidement, l’assentiment est général dans la classe : c’est potentiellement dangereux, donc on interdit. On demande à l’État de bloquer le contenu radical, un point c’est tout. Puis, une étudiante lance : « Mais si on bloque le contenu des groupes radicaux, sommes-nous radicaux à notre tour ? ». Excellente question.

Quand on aborde la liberté d’expression, valeur profondément ancrée dans notre culture, les étudiant-es n’y voient généralement que le côté libérateur. Je dois avoir le droit de dire que ce que Je veux, faire valoir ce que Je crois… Mais à partir du moment où tous les Je peuvent s’exprimer, du contenu indésirable ou choquant voit nécessairement le jour. Que fait-on de ce contenu ? On le retire au nom de nos valeurs ? Dans ce cas, comment on détermine les Je qui ont le droit de distinguer le bon et le mauvais contenu? En d’autres mots, pour ne pas être des radicaux à notre tour, doit-on tolérer l’intolérance?

Figés à la suite de l’intervention de l’étudiante, quelques étudiant-es se murent dans le silence. Le plus difficile pour eux est de réaliser que la solution face à un danger n’est pas toujours une interdiction ; qu’il existe potentiellement d’autres solutions. D’autres se remettent plus facilement de leurs émotions. Ils comprennent cette expérience de réciprocité : « moi aussi j’ai des valeurs, des convictions. Par exemple je veux être en sécurité face aux extrémistes. Et ce désir de sécurité, porté à l’extrême peut faire de moi…. un radical ». Une manière philosophique de se regarder dans un miroir.

Emma NB 2

.

.

.

.

Emmanuelle Gruber,
Collège Montmorency.

Publicités

Catégories :Uncategorized

Voir aussi :

Voir aussi :

%d blogueurs aiment cette page :