L’étudiant qui a mis l’anti-intellectualisme KO

Cours d’été de soir en « Éthique et politique » : ces situations d’enseignement ne sont jamais idéales. La session d’été a commencé le lendemain de la fin de la session d’hiver, alors tout le monde est fatigué. Il est tard, presque 21h00. Nous terminons la première section du cours, très chargée sur le plan théorique, partant du réalisme politique de Machiavel et de Hobbes, se poursuivant avec l’agonisme de Schmitt et culminant par une analyse du totalitarisme avec Arendt.

Un étudiant jouant les durs à cuire se tient, comme à son habitude, au fond du ring, dans le coin gauche. Dans le coin droit, je circule entre les bureaux et gesticule comme un forcené pour expliquer les caractéristiques principales du système politique totalitaire, tentant par la bande de définir certains concepts ardus : internalisation, normativité, subsomption… Du coin de l’œil, le boxeur me dévisage, mais affiche un rictus complice : il comprend et approuve.

Une fois l’essentiel de la théorie passée, je demande aux étudiants s’il est selon eux possible, pour un peuple, d’éviter de tomber dans le piège du totalitarisme lorsqu’une certaine autorité tente de l’y amener. Dans leurs réactions, je remarque un pessimisme qui m’a surpris lorsque j’ai abordé pour la première fois ce thème dans une classe, mais qui ne me surprend plus vraiment maintenant. Une majorité semble croire, comme c’est souvent le cas, qu’il est si facile de se laisser berner par des manipulations nationaliste, religieuse, ethnique ou corporatiste qu’il serait en conséquence impossible de se protéger contre la venue subreptice d’un régime autocratique. Aussi, Schmitt a marqué de gros points dans leurs esprits : « la désignation d’un ennemi commun par l’État pour unir un peuple, ça marchera toujours », disent-ils en chœur.

Le pugiliste lève pourtant son poing : « C’est la responsabilité de notre propre éducation qu’il faut assumer pour éviter de tomber dans le panneau. »

Moi, surpris : « Qu’est-ce que tu veux dire? »

– « Ben maintenant qu’on a vu Schmitt et Arendt, on sait ce que ça prend pour que ça marche, le totalitarisme. Alors si tout le monde comprenait ça… »

– « Et tu penses que des gens éduqués à penser par eux-mêmes seraient moins enclins à adhérer à un tel régime politique s’il leur était imposé? »

Lui, assénant l’uppercut par la paraphrase :

– « Ain’t nothing more dangerous for the State than a nigger with a library card. » (Phrase à peu près tirée de la série américaine The Wire)

L’anti-intellectualisme est tombé K.O. pour le reste de la session.

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Gabriel Malenfant
Cégep de Saint-Laurent

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