Les étudiant(e)s qui ont vécu la tristesse, la peur et l’amour

On pourrait croire que la philosophie est une discipline exclusivement rationnelle, froide et cérébrale. Pourtant, les moments les plus marquants dans l’enseignement sont ceux où une émotion forte traverse la classe, lorsque les étudiants comprennent que les questions philosophiques ne sont pas détachées de nous, comme de simples objets théoriques extérieurs, mais au contraire nous concernent de manière intime, personnelle.

LA TRISTESSE
Il fait presque encore noir dehors et je présente en classe l’argument central de l’athéisme, le problème du mal, comment un Dieu bon, tout puissant et créateur du monde peut exister si le monde est rempli d’horreurs et de souffrances épouvantables. Je commence à énumérer ce que j’entends par souffrance, je parle de maladie, de violence, de déception, de rupture, de mort, mais tout cela semble un peu distant et abstrait, en ce mardi matin. J’ai l’impression de ne pas les rejoindre, alors je retourne la question vers eux, je leur demande de me donner des exemples de souffrance. Un étudiant lève la main et commence à raconter son expérience. Il est dans l’armée, à 18 ans il est allé en Afghanistan et il a « vu des choses ». Subitement, sa voix casse, il ne peut plus parler, il se cache le visage, et un malaise puissant traverse la classe. Nous comprenons que ce jeune homme a vu des horreurs et qu’elles l’aient affecté profondément, et subitement le paradoxe du mal n’est plus abstrait, devient vivant. Je dis à tout le monde, « OK, c’est l’heure de terminer, mais en passant, on n’avait pas encore fait de vraie philo, et si vous vous demandez encore ce que c’est, bien, la philosophie, c’est ça. » La classe se vide et je vais jaser avec mon soldat, le réconforter un peu et il va bien, il est content, il s’essuie les yeux et il me remercie pour le cours.

LA PEUR
La vie vaut-elle la peine d’être vécue, malgré qu’elle soit si souffrante et difficile? Dans le cours sur Nietzsche je demande à la classe si notre vie, du début à la fin, contiendra une plus grande quantité de plaisir ou de douleur. Un de mes étudiants, souriant et optimiste, n’hésite pas : il y aura davantage de plaisir. Je lui demande : alors, les choses iront toujours en s’améliorant, de mieux en mieux? Il dit : « bien sûr ». Il est insouciant, de bonne humeur, les étudiants étudiants dans la classe aussi. Je le fixe dans les yeux, et je dis d’une voix basse et lente, en me rapprochant tranquillement de lui : « Pourtant, voici ce qui va t’arriver : peut-être vas-tu te marier, avoir des enfants. Mais tes enfants vont finir par partir de la maison. Peut-être trouveras-tu un travail, et l’aimeras-tu. Mais un jour, tu seras trop vieux pour travailler. Tu devras cesser de le faire, et peu à peu, tous les gens que tu aimes, tes amis, peut-être ta femme, vont tomber malades, les uns après les autres, et vont mourir. Et à la fin toi aussi, tu tomberas malade… et tu mourras. » En l’espace d’une seconde, j’ai vu sa belle confiance s’écrouler et faire place à une forme de terreur pure, d’horreur totale. Dans la classe règne un silence de mort, tous ont les yeux écarquillés. Un frisson nous traverse tous, moi compris. Puis je dis : « Mon dieu, désolé, je ne voulais pas te traumatiser comme ça! Je m’excuse! » Et tout le monde éclate de rire, la tension est soulagée, ouf! Ce n’était que du théâtre! Mais pendant une seconde, la terreur de la mort a visité la classe, et la question du sens de notre existence est devenue subitement urgente.

L’AMOUR
Dans le cours sur Descartes, je vocifère la description du solipsisme la plus glaciale dont je suis capable : « Peut-être sommes-nous seuls dans l’univers, peut-être n’existe-t-il aucune autre conscience que la nôtre, ceux qui nous entourent ne sont qu’hallucination ou rêve, sans même de mauvais génie pour nous tromper, peut-être la solitude est-elle totale, radicale, absolue. Nous sommes peut-être seuls au monde depuis toujours, et nous resterons seuls pour toujours. » Au fond de la classe, le gars s’approche de la fille, l’entoure de son bras doucement, elle se blottit contre lui, ils ferment les yeux et sourient tous les deux. Nous ne sommes pas seuls. Il y a de la chaleur. Il y a de la vraie tendresse dans ce monde. Il y a des gens qui s’aiment. Je l’ai vu. Je l’ai senti. Quelque chose se coince dans ma gorge, tout à coup. Je demande à la classe de se retourner et de les regarder. Moment de silence. Réfutation du solipsisme.

Jp Morin

 

 

 

Jean-Philippe Morin,
Collège Montmorency

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